Viktor Spechtl, la note sucrée venue de Vienne

Au fil de son histoire, le RC Lens a entretenu une relation particulière avec le football autrichien. Dès l’entre-deux-guerres, plusieurs joueurs venus d’Autriche ont porté les couleurs Sang et Or, à commencer par le plus célèbre d’entre eux, Anton Marek, encore une figure emblématique du club aujourd’hui. Dans les années 1950, Lukas Aurednik, Erich Habitzl et Friedrich Kominek ont également contribué à faire vivre cette filière. Après de longues décennies, ce lien s’est ravivé récemment avec Kevin Danso et Samson Baidoo. Mais dans les années 1930, à la même époque qu’Anton Marek, un autre joueur autrichien fait son apparition : Viktor Spechtl. Intéressons-nous au parcours de cet attaquant redoutable venu de Vienne.

Viktor Spechtl est né à Vienne, en Autriche, le 6 juin 1906. Il commence à jouer au football dans le petit club amateur Helios XX, avant de rejoindre le SC Austro-Fiat Wien, l’un des clubs amateurs les plus réputés de la capitale autrichienne. Dès ses débuts, Viktor se fait remarquer pour sa technique et son sens du but, et il est rapidement sélectionné pour représenter l’équipe nationale amateur autrichienne, où il inscrit trois buts en trois matchs en 1930, dont un doublé contre la Tchécoslovaquie. Ses performances lui permettent de se forger une solide réputation et de signer un contrat professionnel avec le prestigieux club de l’Austria Vienne.

Après avoir signé à l’Austria Vienne, Viktor s’impose rapidement comme titulaire au poste d’ailier gauche, évoluant aux côtés de légendes du football autrichien tel que Walter Nausch, Johann Mock ou encore Matthias Sindelar, considéré par beaucoup comme le plus grand footballeur autrichien de tous les temps.

En 1933, il connaît l’apogée de sa carrière viennoise. Cette année-là, il remporte d’abord la Coupe d’Autriche, inscrivant un but décisif en finale. Le club se qualifie ensuite pour la prestigieuse Coupe Mitropa, une compétition aujourd’hui disparue, qui opposa de 1927 à 1992 les meilleurs clubs d’Europe Centrale (Autriche, Hongrie, Italie, Roumanie, Suisse, Tchécoslovaquie, Yougoslavie). L’Austria Vienne élimine successivement le Slavia Prague puis la Juventus de Turin pour atteindre la finale. En finale, face à l’AS Ambrosiana (Inter Milan), Viktor marque un but important lors du match aller en Italie, réduisant l’écart et permettant à son équipe de rester dans la course. Au match retour, devant 60 000 spectateurs à Vienne, l’Austria s’impose 3-1 grâce à un triplé de Sindelar et remporte ainsi son premier grand titre international. Cette période lui permet de se forger une réputation européenne et de démontrer son talent sur la scène continentale.

À l’automne 1934, malgré ses succès en Autriche, Viktor fait le choix de s’expatrier et de rejoindre le football français. Son arrivée en France se fait à la faveur d’un échange de joueurs entre l’Austria Vienne et le Havre AC, impliquant l’ancien international autrichien Karl Adamek (le meilleur ami de Sindelar), contraint de rentrer à Vienne pour des raisons familiales.

Viktor s’engage alors avec le club normand, évoluant en deuxième division, où il retrouve son compatriote Karl Szoldatics. Bien que son passage au Havre ne dure qu’une seule saison, l’attaquant autrichien y laisse une impression favorable. Son association offensive, notamment avec Josef Hanke, se montre particulièrement efficace et attire rapidement l’attention d’un club qui débarque dans le monde professionnel, le RCLens. Cependant, en faisant le choix de rester en France, sa carrière de joueur international est interrompu. Les footballeurs engagés à l’étranger étaient très rarement considérés pour l’équipe nationale à l’époque.

En 1935, fort de ses bonnes performances au Havre, Viktor s’engage avec le RC Lens, alors en pleine structuration sportive. Petit détail de l’histoire, Viktor est logé rue de la gare à Lens chez un certain Albert Dubreu, cafetier et aussi joueur du RCLens. L’attaquant autrichien s’impose rapidement comme un élément clé de l’effectif lensois grâce à son sens du but, sa technique et son intelligence de jeu. Aux côtés de Stefan Dembicki, il forme une attaque redoutable qui marque durablement le championnat et contribue activement à la montée du club en première division.

En 1937, Viktor fait partie de l’équipe sacrée championne de France de Division 2, accédant ainsi pour la première fois de son histoire à l’élite du football français. Il termine également meilleur buteurs de la division avec 30 réalisations. Quelques semaines plus tard, le 22 août 1937, devant 9 000 spectateurs au stade Bollaert, Lens reçoit le champion de France en titre, l’Olympique de Marseille, et l’emporte 4-3. Dès la 6ᵉ minute, sur une passe de Stanis, Spechtl déclenche une frappe puissante des 25 mètres, hors de portée du gardien marseillais Pardigon : il inscrit ainsi le tout premier but des Sang et Or en première division, gravant définitivement son nom dans l’histoire du club.

Malgré un contexte difficile — l’Allemagne annexe l’Autriche en mars 1938 (l’Anschluss) et la Fédération française limite pour la saison 1938-1939 la présence de deux étrangers par équipe (Anton Marek étant naturalisé, ce qui libère une place) — Viktor Spechtl reste au RC Lens pour une dernière saison.

Après avoir stabilisé le club dans l’élite, Viktor dispute la saison 1938-1939 sous les ordres de l’entraîneur József Eisenhoffer, et contribue à une très belle 7ᵉ place, terminant une fois de plus meilleur buteur lensois avec 14 réalisations. Il est le 4ᵉ meilleur buteur de l’histoire du RC Lens, avec 130 matchs disputés sous la tunique Sang et Or et un total remarquable de 84 buts inscrits.

Dans un contexte de conflit mondial imminent, Viktor prend la bonne décision de partir dans le Sud et notamment du côté de l’AS Saint-Étienne. Après 2 années quelconque, c’est à l’appel de son ancien coéquipier lensois Marian Calinski qu’il s’installe à Cazères en Haute-Garonne et retrouve le plaisir du football.

L’arrivée dans l’équipe d’un joueur aussi expérimenté fait immédiatement sensation et avec Calinski, ils deviennent les piliers de l’USC, qui se forge alors une belle réputation dans le football du Midi. Après une courte parenthèse au club voisin de Rieux-Volvestre, il revient à Cazères, ville où il s’est profondément attaché. Très apprécié des habitants, c’est là qu’il termine sa vie, s’éteignant le 1ᵉʳ juin 1977.

Sources :

  • Le cercle des compétitions disparues: la Mitropa Cup
  • Les ainés de l’US Cazères
  • Austria-Forum
  • Austria Wien Archiv
  • Ciné.. HAC – 13 mai 1939
  • Le petit Provençal – 1 janvier 1938
  • Sporting – 24 mai 1938
  • L’Auto-vélo – 13 janvier 1937
  • Le Miroir des sports – 26 février 1935
  • Plaquette souvenir du cinquantenaire du Racing Club de Lens

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