CULTURE SANG & OR

« Mustapha, Mustapha, hey, hey » : comment le transfuge de l’OGC Nice a métamorphosé le RC Lens.

« Mustapha, Mustapha, hey, hey, Mustapha, Mustapha »…  Au tout début des années 90, bien avant le célèbre « Tous ensemble », le kop de Félix-Bollaert, très clairsemé à cette époque (7 597 spectateurs de moyenne sur la saison en D2), sautait à l’unisson pour acclamer sa nouvelle vedette du milieu de terrain, Mustapha El Hadaoui.

Mustapha El Hadaoui

En quelques semaines, le meneur de jeu marocain, transfuge de l’OGC Nice à l’automne 90, avait été unanimement adopté par le public Sang et Or. Il faut dire que le natif de Casablanca avait véritablement métamorphosé le onze lensois dès son arrivée en Artois en septembre 1990.

Le Racing, qui entame alors sa seconde saison en 2ème division et ambitionne le haut du classement, sous les ordres d’Arnaud Dos Santos, touche le fond : 16ème de D2 après dix journées (5 défaites, trois nuls et deux victoires). Si bien qu’au retour d’une défaite à Tours, le jeune président Gervais Martel veut démissionner. Il en fait part durant le voyage à ses acolytes André Dubocage et Serge Doré. Lesquels tentent de le dissuader en trouvant un argument quelque peu farfelu : « A partir d’aujourd’hui, on ne perd plus ». Suffisant pour convaincre le néo-président, qui a déjà subi une relégation, de ne pas jeter immédiatement l’éponge. Mieux encore, ça le regonfle à bloc ! Gervais Martel fait imprimer un calicot sur lequel il fait inscrire :  « A partir du 22 septembre 1990, Lens ne perd plus ». Il accroche la banderole dans le vestiaire de ses joueurs.

Mous, ici avec Raymond Kopa et Gervais Martel

Mais comment ne plus perdre alors que l’équipe est en pleine déroute ? « Il faut un numéro 10 dans cette équipe », s’accordent à dire Arnaud Dos Santos, Jean-Luc Lamarche et Gervais Martel. Ce dernier scrute les effectifs des clubs de D1 pour tenter de dénicher une perle rare au milieu de terrain. Lens sonde le FC Nantes pour faire venir l’international belge Franckie Vercauteren. Trop cher. Finalement, le Racing opte pour l’élégant milieu offensif niçois, Mustapha El Hadaoui, peu utilisé par son coach Jean Fernandez.

L’international marocain (55 sélections entre 82 et 94) arrive au Racing auréolé d’une réputation de grand technicien. Le natif de Casablanca et star du Raja a d’abord évolué au FC Lausanne en 1985 « pour s’acclimater, faire ses armes et se faire connaître dans un championnat moins difficile que celui de la France », expliquait-il à Sang et Or Magazine en 1993. Puis, jouissant de la double nationalité franco-marocaine (son père ayant servi dans l’armée française), il rejoint l’ASSE et son mythique maillot vert (87-88) avant d’endosser le Rouge et Noir des Aiglons de Nice (88-90), laissant de bons souvenirs aux supporters de ces deux clubs.

M. El Hadaoui avec le maillot de l’OGC Nice

Le 29 septembre 1990, « Mous » enfile pour la première fois la tunique Sang et Or contre Saint-Quentin à Bollaert devant 5 900 spectateurs (2-2). Dans la foulée, le Racing s’impose à Bourges (0-2), étrille Guingamp à Bollaert (6-2), va chercher un nul (0-0) à Rouen avant une autre étincelante victoire 4 à 0 contre le Red Star… « Mous » ne déçoit pas et va même régaler le public de Bollaert avec son alternance de jeu court et de jeu long millimétrés, sa percussion balle au pied, sa vitesse d’exécution. Le jeu lensois s’en trouve métamorphosé. La jeunesse dorée « made in RC Lens » (Wallemme, Sikora, Magnier, Laigle, Maufroy, Toffart, Saussé, Hochart…) prend confiance au contact du maestro marocain, bien aidé dans sa tâche par les plus expérimentés Gillot, Boli ou Slater.

Mous et Roger Boli

Le bilan des Lensois avec « Mous » à la baguette est éloquent : 12 victoires, 11 nuls et une seule défaite à Guingamp en 24 rencontres. Le Marocain marque huit buts et distille nombre de passes décisives, notamment à l’intenable Roger Boli (14 buts dont 3 en barrages). Si bien que les Sang et Or accomplissent une fantastique « remontada » au classement pour terminer 2e du groupe B (derrière Le Havre et devant Laval) et ainsi obtenir leur ticket pour les barrages d’accession à la D1. En plus d’éclabousser les rencontres de son talent, El Hadaoui a redonné l’envie au peuple lensois de reprendre le chemin de Félix-Bollaert (près de 10 000 spectateurs contre Reims, près de 25 000 pour la réception du leader Havrais, loin des 4 500 spectateurs de Lens-Niort en début de saison, la pire affluence dans le stade de 50 000 places à l’époque). Bollaert chante « Mustapha, Mustapha, hey, hey » et se prend à rêver… Le fils de Mustapha El Hadaoui, avec lequel le joueur a pris l’habitude de venir saluer le kop à la fin des matchs, est même adopté par les supporters lensois. Le petit bout de chou marocain a un surnom « Moussaillon » et a le droit à la même chanson que son papa.

A la boutique de l’époque, avec les supporters et Hervé Arsène

Place aux barrages. Lens élimine d’abord le voisin de l’USVA au 1er tour à Bollaert, puis se qualifie en aller-retour contre l’ogre strasbourgeois (70 buts!) du groupe A et son redoutable buteur Didier Monczuk (23 buts). Avant de tomber contre le Téfécé de Michaël Debève en finale aller-retour. Mais les Girondins de Bordeaux, secoués par « l’affaire Claude Bez », leur président, sont relégués administrativement en D2 en raison de leur déficit budgétaire. Gervais Martel, qui avait posé des réserves avant le match contre Toulouse et qui était bien décidé à aller devant les tribunaux, obtient le repêchage du Racing en Première division. Et Mustapha El Hadaoui accomplira deux saisons de plus en D1 avec le RC Lens avant de rejoindre le SCO Angers. 

Dans le livre « Gervais Martel, fier d’être Lensois », paru en 2005, le président emblématique du Racing déclarait : « Celui-là (ndlr, Mustapha El Hadaoui), c’était un grand seigneur, d’une élégance rare, il nous a transformé l’équipe. » Et même au-délà, le club. De retour en D1, Lens ira chercher une qualification européenne en 1995 puis obtenir le titre de champion de France en 1998…         

Ecrit par Yannick Lefrère / Vintage RC Lens

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